RDC: La primature de Sama Lukonde Kyenge, future coquille vide de l’exécutif congolais ?(AI)

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Le nouveau premier ministre congolais, Sama Lukonde Kyenge, aura bien du mal à imposer ses hommes et à peser face à la présidence.

Si la cérémonie de passation de pouvoirs avec son prédécesseur Sylvestre Ilunga Ilunkamba ne s’est tenue que le 27 avril dernier, cela fait désormais un peu plus de trois mois que Sama Lukonde Kyenge a revêtu les habits du premier ministre. Nommé à ce poste le 15 février par le président Félix Tshisekedi, l’intéressé a investi les bureaux de la primature au sein du siège du gouvernement. Il occupe également la résidence officielle attribuée aux premiers ministres, une grande bâtisse blanche avec piscine située dans la commune kinoise de la Gombe. Tradition oblige : un buste en bronze à son effigie trône désormais aux côtés de ses prédécesseurs dans le jardin donnant directement sur le fleuve Congo.

Bien qu’il dispose des éléments d’apparat liés à la fonction, le nouveau premier ministre n’a toujours pas de cabinet au complet. Le nombre et le profil de ses futurs conseillers sera scruté de près par les observateurs et la société civile, les prédécesseurs de Sama Lukonde Kyenge ayant eu tendance à disposer de cabinets pléthoriques. Celui de Sylvestre Ilunga Ilunkamba comptait un peu plus de 80 membres, tandis que celui de Bruno Tshibala, le dernier premier ministre de l’ex-président Joseph Kabila, avait explosé tous les compteurs avec près de 800 collaborateurs selon son directeur de cabinet. Celui-ci avait été démis de ses fonctions par Bruno Tshibala, qui estimait ce nombre plus proche de 300.

L’appui du secrétaire général du gouvernement

En attendant la formation de son cabinet, Sama Lukonde Kyenge peut compter, pour les besoins de son administration, sur le secrétariat général du gouvernement, dont le chef est un haut-fonctionnaire censé être indépendant du pouvoir politique. Il s’agit en l’occurrence de Jean-Albert Ekumbaki Ombata, qui est chargé de la gestion de l’agenda du premier ministre et de l’organisation du travail du gouvernement, notamment de la bonne tenue du conseil des ministres.

Depuis sa nomination, Sama Lukonde Kyenge a surtout œuvré avec la présidence pour la formation de son gouvernement, dont la composition a été finalisée le 12 avril. Les 57 ministres, qui forment l’équipe des « warriors » selon son expression, sont le fruit d’intenses négociations destinées à satisfaire – au moins partiellement – les formations politiques ayant rejoint l’union sacrée. Parmi celles-ci, on retrouve notamment l’Union démocratique pour le progrès social (UDPS, parti présidentiel), l’Alliance des forces démocratiques du Congo (AFDC) de l’ex-informateur Modeste Bahati Lukwebo, la formation Ensemble pour le changement de Moïse Katumbi et le Mouvement pour la libération du Congo (MLC) de Jean-Pierre Bemba.

L’œil de Moscou de Kabund

Ce savant équilibre politique doit peu à la volonté de Sama Lukonde Kyenge. S’il a été l’un des rouages de la composition gouvernementale, le premier ministre a davantage joué le rôle de courroie de transmission entre les différentes forces politiques, qui lui présentaient la liste de leurs prétendants, et le président Félix Tshisekedi. Il était secondé par le patron de l’UDPS et actuel vice-président de l’Assemblée nationale, Jean-Marc Kabund-A-Kabund, qui s’est montré très attentif sur la place du parti présidentiel dans la mouture finale du gouvernement. Les oppositions entre ce dernier et le chef de l’Etat ont parfois été vives, Jean-Marc Kabund-A-Kabund souhaitant réserver les maroquins à des militants historiques de l’UDPS.

A l’instar de ses prédécesseurs, comme Bruno Tshibala et Sylvestre Ilunga Ilunkamba dont le poids politique se résumait à la portion congrue, Sama Lukonde Kyenge risque de jouir d’une marge de manœuvre limitée pour asseoir son autorité. Il pourrait aussi voir son périmètre d’action étroitement contrôlé par la présidence de Félix Tshisekedi, qui devrait se réserver la plupart des dossiers stratégiques : crise sécuritaire dans l’est de la RDC, investissements étrangers, projets de grandes infrastructures comme celui du Grand Inga. Le premier ministre n’a pas eu les mains libres quant au choix de son directeur de cabinet, qui a été désigné le 2 mai et lui a été imposé par Félix Tshisekedi. Il s’agit de l’avocat et professeur de droit public à l’université de Kinshasa Paul-Gaspard Ngondankoy, directeur de cabinet jusqu’en 2020 de l’ex-vice-président du Sénat, Samy Badibanga.

Outre sa connaissance fine des rouages institutionnels, le professeur de droit jouit d’une certaine aura au sein du pouvoir pour s’être prononcé en privé – avant de voir ses propos relayés sur les réseaux sociaux – contre le refus de l’Assemblée d’obtempérer à une décision du Conseil d’Etat, qui suspendait le vote du remplaçant de Jean-Marc Kabund-A-Kabund comme premier vice-président de la chambre basse du parlement. Elle lui a valu l’inimitié de l’ancien président du Sénat, Alexis Thambwe Mwamba, qui a fait en sorte de le révoquer de ses fonctions auprès de Samy Badibanga. A la suite de son renvoi, Paul-Gaspard Ngondankoy avait été nommé au conseil d’Etat par Félix Tshisekedi.

Le fidèle Hervé Moj

Même si les relations entre Sama Lukonde Kyenge et son nouveau directeur de cabinet sont bonnes, le premier ministre aurait certainement préféré jeter son dévolu sur son bras droit à la primature – sa place dans l’organigramme n’est pas encore bien définie -, Hervé Moj Ndumb, qui est un proche parent de Patrick Muyaya, l’actuel porte-parole du gouvernement et beau-fils de l’ancien premier ministre Adolphe Muzito. Tout comme le premier ministre, Hervé Moj Ndumb est issu des rangs du petit parti politique Avenir du Congo (ACO), dont il est le président interfédéral. Sama Lukonde Kyenge et Hervé Moj Ndumb ont d’ailleurs été candidats sous les couleurs d’ACO lors des législatives de 2018 dans la province du Haut-Katanga – le premier dans la circonscription de Kasenga et le second dans celle de Lubumbashi.

Tous deux ont également pour mentor politique Dany Banza, fondateur d’ACO, et qui est aujourd’hui l’un des ambassadeurs itinérants de Félix Tshisekedi – il fait partie du premier cercle de ce dernier. Ils l’ont suivi en 2016 lors de la scission du parti en deux branches, l’une sous la houlette de Patrick Bologna restée dans la majorité présidentielle de Joseph Kabila, l’autre conduite par Dany Banza, après que celui-ci eut rejoint l’opposition du G7 – une formation composée d’anciens soutiens de Kabila et qui lui ont fait défection, à l’image de l’ex-gouverneur du Katanga, Moïse Katumbi.

La fidélité des deux hommes envers leur mentor a été récompensée. Avant son arrivée à la primature,  Sama Lukonde Kyenge avait été nommé en 2020 à la tête de la Gécamines tandis qu’Hervé Moj Ndumb était désigné administrateur de la Société nationale des chemins de fer du Congo (SNCC). L’objectif poursuivi par la présidence était alors de placer certains de ses obligés au sein d’entreprises publiques, afin de contrer la mainmise des fidèles de l’ancien régime de Joseph Kabila. Malgré son manque d’expérience dans le secteur minier, Sama Lukonde Kyenge devait ainsi faire pendant au tout-puissant président du conseil d’administration de la Gécamines, Albert Yuma, réputé intime de l’ex-président Kabila.

Le domaine réservé de la présidence

Ce même raisonnement a prévalu lors de la désignation du premier ministre. Alors que le nom de Moïse Katumbi était évoqué avec insistance pour ce poste, Félix Tshisekedi a préféré écarter tout rival potentiel à la primature. Il a fait le choix d’une personnalité peu susceptible de lui porter ombrage, lui permettant de garder les coudées franches jusqu’à la fin de son mandat. Cet ascendant se retrouve jusque dans le programme d’actions du gouvernement pour 2021-2023. Celui-ci a été présenté le 27 avril par Sama Lukonde Kyenge devant les députés, mais le document comporte une conclusion signée de la main du président où il rappelle son leadership sur l’équipe gouvernementale.

Dans cette configuration politique, le premier ministre risque davantage de jouer le rôle de lieutenant du chef de l’Etat chargé de maintenir la cohésion de la fragile majorité de l’union sacrée née sous les décombres de la rupture avec la formation du Front commun pour le Congo (FCC, de Joseph Kabila). Ce contrôle resserré de Félix Tshisekedi est manifeste dans le choix de certains ministres. C’est le cas par exemple du très stratégique portefeuille des finances, désormais géré par l’ex-ambassadeur itinérant Nicolas Kazadi, qui est considéré comme un très proche du président – il était le conseiller de son père, Etienne Tshisekedi.

Cette pratique du pouvoir par Tshisekedi trouve d’ailleurs ses origines dans les relations tumultueuses avec le gouvernement de Sylvestre Ilunga Ilunkamba. Issu de la formation de Joseph Kabila, ce dernier était accusé de parasiter l’action de la présidence, qui a cherché à se réserver certains sujets.

 Africa Intelligence

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